Interview de Philippe Batel, addictologue

26 octobre 2009 par · Ecrire un Commentaire 



Le Dr Philippe Batel, psychiatre, addictologue et chef du service d’addictologie de l’hôpital Beaujon à Clichy en région parisienne a accepté de répondre à nos questions. Au moment où le sujet provoque de vifs débats, nous avons donc demandé à un spécialiste de nous en apprendre un peu plus.

A quel moment peut-on se considérer comme addict aux jeux ?

On peut considérer que sa pratique du jeu devient pathologique, lorsqu’on rencontre au moins 5 des situations suivantes :

  • Préoccupation par le jeu (par exemple, préoccupation par la remémoration d’expériences de jeu passées ou par la prévision de tentatives prochaines, ou par les moyens de se procurer de l’argent pour jouer)

  • Besoin de jouer avec des sommes d’argent croissantes pour atteindre l’état d’excitation désiré

  • Efforts répétés mais infructueux pour contrôler, réduire ou arrêter la pratique du jeu

  • Agitation ou irritabilité lors des tentatives de réduction ou d’arrêt de la pratique du jeu

  • Jouer pour échapper aux difficultés ou pour soulager une humeur dysphorique (par exemple, des sentiments d’impuissance, de culpabilité, d’anxiété, de dépression)

  • Après avoir perdu de l’argent au jeu, retourne souvent jouer un autre jour pour recouvrer ses pertes (pour  »se refaire »)

  • Ment à sa famille, à son thérapeute ou à d’autres pour dissimuler l’ampleur réelle de ses habitudes de jeu

  • Commet des actes illégaux, tels que falsifications, fraudes, vols ou détournement d’argent pour financer la pratique du jeu

  • Met en danger ou perd une relation affective importante, un emploi ou des possibilités d’étude ou de carrière à cause du jeu

  • Compte sur les autres pour obtenir de l’argent et se sortir de situations financières désespérées dues au jeu

Existe-t-il un chiffre officiel sur le nombre de joueurs addict en France ?

Il n’existe pas d’étude Française officielle. Aux Etats-Unis ou des enquêtes scientifiques ont été menées, on estime que de 0,1 à 0,3 % de la population sont atteintes. Cela peut apparaître peu, mais une projection sur la population française avance le chiffre d’au moins 600.000 joueurs touchés en France.

Peut-on parler de « prédispositions » à l’addiction chez certains joueurs ?

Les hommes sont beaucoup plus exposés que les femmes. L’âge de la quarantaine, certains traits de personnalité ou des situations sociales comme l’endettement les exposent au risque de devenir dépendant au jeu.

Comment traite-t-on les joueurs compulsifs à l’heure actuelle ?

On utilise plusieurs types de stratégies de soins comme des psychothérapies, notamment comportementales, et des médicaments sont même à l’essai. Il s’agit avant tout d’accompagner le joueur et sa famille.

Tous les jeux sont-ils aussi dangereux ?

Non, les jeux les plus dangereux sont bien évidement les jeux d’argent avec gain rapide et élevé ainsi que ceux avec un laps de temps court entre la mise et le résultat. L’existence d’un pseudo-gain, comme le fait que le joueur semble s’approcher du gain en obtenant par exemple deux symboles sur trois d’un jackpot, est aussi un facteur de dangerosité. Les paris sportifs en ligne n’ont aucun de ces facteurs. Ils présentent en revanche un risque plus important que leur jeux de bistrot : leur accessibilité 24/24.

L’addiction au tabac, à l’alcool ou aux drogues paraissent justement des problèmes plus centraux que les jeux…

Ces addictions aux toxiques sont certes plus mortelles mais ne négligeons pas les situations sociales désastreuses qui peuvent accompagner le parcours des joueurs excessifs. Le risque de suicide est très accru.

On a beaucoup parlé dans les médias d’un risque d’addiction accru liés à l’ouverture du marché des jeux en ligne. Pensez vous que le nombre de personnes addictes va forcément augmenter avec l’arrivée des jeux en ligne ?

Dans le domaine des jeux et paris, plus il y a d’offres, plus il y a de risque de développer des dépendances à ce comportement. On peut imaginer que des joueurs pathologiques au casino vont pouvoir diversifier leurs conduites sur les paris en ligne.
Les parieurs sportifs exclusifs, qui se mettent des limites simples en terme de somme maximale de mise par semaine et temps de connexion, limiteront le risque de développer un jeu pathologique.

Nous tenons à remercier le Docteur Philippe Batel de nous avoir accordé cette entrevue très instructive.